Le Père Dijoux, un mystique exorciste réunionnais

La Réunion on le sait est une terre de croyances et de superstitions. Il ne peut en être autrement vu l’histoire qui la conditionne depuis son origine. Colonisée par les Français catholiques, mise en valeur par les Africains, Malgaches réduis à l’état d’esclave et les travailleurs engagés venus de l’Inde et de Chine qui ont su maintenir une part de leur culture au travers de subterfuges, l’île au fur et à mesure de son évolution va sceller dans l’esprit d’une partie de ses habitants un syncrétisme religieux flirtant fort avec le mysticisme et le magico-religieux.

C’est dans ce monde que nait le 21 juin 1914, Frank Dijoux qui aurait pu s’appeler Dubreuil ou Debreuil.

En effet, son arrière-grand-père paternel qui s’appelait Dubreuil ou Debreuil était contremaitre dans une usine à Paris. Dans un sursaut de colère, celui-ci tua un ouvrier. Pour échapper à la justice, ce contremaitre profita de la révolution de 1830 pour s’enfuir et venir s’installer à La Réunion notamment à l’Ilet à Cordes. D’après un de ses descendants que nous avons pu rencontrer en 2010 et qui était peintre en bâtiment, celui-ci nous fit savoir que pour se faire encore plus oublier il décida de se nommer Dijoux parce que ce nom était commun à La Réunion. Pour mémoire les premiers Dijoux de La Réunion descendent de Pierre Dijoux dit Paquet et qui était arrivé sur l’île le 04 août 1728.

Donc Dubreuil / Debreuil alias Dijoux eut un fils nommé Louis de qui naquit un fils nommé Joseph qui eut entre autres enfants Franck Dijoux.  Ce dernier vint au monde à Champ-Borne. Ainé de sa fratrie mais orphelin très tôt, il dut s’engager très rapidement dans la vie professionnelle. Pour cela il passa un Certificat d’Aptitude Professionnelle (CAP) de la section fer avant d’être embauché sur le chemin de fer du Port comme ajusteur tourneur et dessinateur.

Après moult expériences auprès de ses camarades de labeurs et surtout après avoir bu toutes les superstitions d’alors évoluant dans ce monde de prolétaires peu ou prou instruits, Franck Dijoux, qui sera aussi abordé par l’internationale communiste dont il déclinera l’offre, préfèrera à ces balivernes étudier les évangiles, lire les poésies de Sainte-Thérèse qui finirent par le convaincre d’entrer dans les ordres des spiritains.

Il entre donc à vingt ans dans le séminaire de Cilaos avant de suivre sa formation d’ecclésiastique chez les Pères du Saint-Esprit en Bretagne et d’être ordonné prête le 3 juin 1950 à Chevilly.

Alors même qu’il pensait ne jamais revenir dans son île natale du fait que la congrégation qu’il avait choisie n’offrait pas cette opportunité, son état de santé l’oblige en août 1951, et après être resté quinze ans en métropole, à y revenir avec injonction de ses supérieurs.

C’est réellement là que commence la légende de ce religieux à La Réunion.

Muté à La Plaine des Cafres où il œuvre dans un premier temps au sein de l’Association de Protection de l’Enfance Coupable et Abandonnée (APECA), puis à La Grande Ferme, il acquière avec l’accord de Monseigneur Cléret de Longavant, en 1955, la possibilité, dit-il, d’utiliser l’exorcisme de Saint-Benoît. Une autorisation maintenue par la suite par Mgr Georges Guibert et prolongée par Mgr Gilbert Aubry en 1976 qui l’officie comme l’équivalent d’un exorciste en ce que ce prélat fait valoir que « le diocèse n’ayant plus d’exorciste, le dernier en date ayant été le Père Counord, c’est naturellement que je fais appel à ce prête réunionnais qui me semble avoir des dispositions pour… l’accueil des détresses dans la prière » écrit-il dans la préface du « Journal d’un exorciste ».

Ainsi, jusqu’aux années 1980, toutes les personnes se reconnaissant dans l’Église catholique apostolique et romaine, voire d’autres confessions, vont se ruer vers ce religieux pétri de ses croyances héritées de son enfance pour qu’il leur vienne en aide.

Bien sûr, pour comprendre l’agissement de cet homme et de ceux qui viennent le voir, le solliciter, il faut faire appel à l’herméneutique de cette période. Nous sommes dans les années 1980. Internet n’existe pas. Une grande partie de la population vit bien en-dessous du seuil de pauvreté avec un chômage record. L’illettrisme voire l’analphabétisme représentent la norme. Pour s’en convaincre on notera que dix ans après soit en 1990, « 70 % des plus de 15 ans ne possèdent aucun diplôme » (Pauvreté et inégalités de classe à la Réunion – Le poids de l’héritage historique – Nicolas Roinsard ).

C’est peu dire qu’une partie de la population locale qui n’a rien d’autre que leur foi comme pitance veuille être considérée en conséquence.

C’est donc à juste titre que Franck Dijoux va tenter au travers de ses croyances qui pourraient choquer plus d’un aujourd’hui tant elles peuvent paraître stigmatisantes à l’égard d’autres cultures de soulager toute la misère humaine qui se ruait dans son office.

Et ce n’est pas sans mal d’ailleurs puisque dans les années 1980 après qu’il eut aidé une femme celle-ci l’accuse d’avoir volé ses bijoux. Une accusation qui lui vaut de comparaitre devant le tribunal pour escroquerie et pratique illégale de la médecine qui aboutira in fine à un non-lieu mais obligera l’évêque à revoir la pratique du curé exorciste.

Le père Franck Dijoux, que les croyants nommaient « Père Dijoux » s’en tiendra aux directives de son supérieur et continuera son sacerdoce à l’égard des gens avant de s’éteindre d’une crise cardiaque le 9 janvier 1988 soit à l’âge de 74 ans et ce en voulant aider un homme lui demandant de l’aide.

Le corps de l’homme d’Église repose dans le cimetière du 23ème km à La Plaine des Cafres. Sa mort ne l’a pas jeté dans l’oubli car sa tombe est recouverte d’ex-voto de remerciements.

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