Des Réunionnais qui rêvent d’indépendance : histoire d’une ignorance
La fièvre de l’indépendance touche plusieurs départements ou territoires d’outre-mer, et La Réunion n’y échappe pas. Si cette demande d’indépendance est légitime pour la Nouvelle-Calédonie, dont la France prend possession en 1853 au grand dam des Kanaks qui y vivent depuis 3 000 ans pour certains, cette revendication chez une infime partie de la population réunionnaise porte à caution.
En effet, l’histoire de La Réunion commence lorsque les Français prennent possession de l’île en 1642 au nom du roi de France. À ce moment, l’île n’est absolument pas habitée, bien qu’elle puisse avoir été découverte en 1507 par les Arabes, puis en 1513 par les Portugais et en 1613 par les Anglais.
En 1663, Louis Payen, un Français, s’y installe avec 10 Malgaches avant que la colonisation officielle ne prenne le relais en 1665 avec Étienne Regnault et 20 autres colons, pour ensuite voir l’autorité française se mettre en place, notamment par la nomination en 1735 de Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais comme gouverneur de l’île.
Cette période faste voit la culture du café, mais marque aussi le commencement d’une triste période avec la mise en place de l’esclavage par l’apport d’une main-d’œuvre servile venant tant de la côte africaine que de Madagascar et d’ailleurs.
Si l’île connaît une domination anglaise de 1810 à 1815, celle-ci reviendra automatiquement sous le giron de la France en 1815.
Le 20 décembre 1848, l’abolition de l’esclavage arrive enfin, libérant près de 62 000 personnes des chaînes. Cependant, la France continue d’y asseoir son autorité, considérant ces nouvelles personnes comme des Français. Pourrait-il en être autrement, La Réunion ayant été colonisée par la France avant toute autre nation ?
La France y est tellement présente que rien ne se fait sans elle. La Réunion accède, grâce à Raymond Vergès et Léon de Lepervanche, au statut de département le 19 mars 1946, avant de s’ancrer davantage dans la France en devenant en 1982 une région française et en 1992 une région ultrapériphérique européenne.
Depuis le début de la prise de possession de La Réunion, la France y exerce son autorité.
Sur les réseaux sociaux, certains demandent que La Réunion devienne indépendante, semblant lier cette demande au métissage qui en découle, au melting-pot qui y prévaut et aux différentes cultures qui se croisent pour se transformer en un syncrétisme dans une certaine couche de la population, avec l’arrivée des engagés après 1848 venant de Chine et de l’Inde. Il n’en demeure pas moins que ces voix semblent occulter que cette histoire commune n’est que le résultat de la France elle-même sur ce territoire de l’océan Indien.
Par ailleurs, sur le plan économique et législatif, le département de La Réunion est étroitement lié à la présence de la France dans l’océan Indien, et les lois qui y prévalent, avec des spécificités, lui accordent une totale indépendance face à l’hégémonie cachée de telle ou telle ethnie sur une autre.
Certes, l’histoire étant ce qu’elle est, la France n’a pas toujours brillé sur ce bout de terre à qui elle s’est liée, notamment par l’imposition de l’esclavage sur ses 2 512 km². Mais on ne peut lui nier, au fil du temps, son universalisme à l’égard des Réunionnais, et tout autant son souci de respecter leur identité.
Il est vrai aussi qu’aujourd’hui, l’évolution étant ce qu’elle est, La Réunion n’est plus celle d’il y a 40 ans, tant et si bien que certains accusent la France de tous les maux et malheurs qui s’y déversent.
Les lois sont devenues plus prégnantes, et beaucoup d’interdits viennent remettre en cause ou voudraient remettre en cause les spécificités locales. Mais appartenir à une nation demande aussi des sacrifices. Et on ne peut avoir le beurre, l’argent du beurre et la crémière en même temps.
Certains accusent la France d’être à l’origine de la perte de la culture réunionnaise. Si cette remarque trouvait écho avant 1980 avec l’interdiction du maloya, c’est oublier qu’avec l’avènement d’Internet et la liberté d’expression qui prévaut en France, celle-ci n’a pas eu besoin de lever le petit doigt pour tuer la culture locale.
Mais beaucoup de jeunes ignorent d’eux-mêmes la culture réunionnaise. Sur le plan musical, le maloya, à quelques exceptions près, est passé aux oubliettes, tout comme le séga. Une grande majorité des Réunionnais ont une culture empreinte d’américanisme et ignorent totalement le legs de leurs ascendants. Ils rêvent d’être riches sans trop forcer, de voyager, s’habillent de la tête aux pieds avec des marques, réfutent l’art culinaire des anciens et préfèrent s’empiffrer de burgers et autres produits issus des entreprises de malbouffe qui ont conquis depuis longtemps le territoire réunionnais. Ils fument la chicha, recherchent des drogues dures, imitent à s’y méprendre les us et coutumes des Américains en reproduisant des scènes de violence sur le territoire réunionnais. L’inculture, pour certains, est un crédo, porté au diapason par leurs géniteurs qui se retournent vers les institutions scolaires qui tentent de leur ouvrir l’esprit. Il faut dire que beaucoup d’entre eux se shootent aux réseaux sociaux, aux plateformes de streaming et n’ont d’autres horizons que ce qu’ils veulent comprendre ou, du moins, qui flattent leur ego. Et ce n’est pas pour s’arranger avec l’arrivée de l’IA, sur laquelle beaucoup surfent aujourd’hui plutôt que de réfléchir par eux-mêmes.
Cette minorité de Réunionnais qui veut l’indépendance cherche un bouc émissaire pour y parvenir, et en l’occurrence, c’est la France. Elle inonde les réseaux sociaux de fausses informations, pratique les fake news et le complotisme, et semble peu encline à accepter l’histoire telle qu’elle est. Pour s’en convaincre, ils surfent sur des sujets comme l’immigration, jetant le discrédit sur les « Zoreils », quand ce n’est pas sur les Comoriens (Mahorais qui sont Français) qui viendraient prendre la place des Réunionnais. Mais il est peu dire aujourd’hui que le destin de La Réunion est étroitement lié à celui de la France. Il suffirait qu’elle tombe pour que nous tombions, avec tous nos acquis, à savoir les droits de l’homme, l’égalité entre citoyens, l’égalité entre hommes et femmes, l’accès à l’instruction, à la santé, la liberté d’expression… et ce d’autant plus que nous sommes loin d’avoir toute la logistique nécessaire sur ce caillou de 2 500 km² pour nourrir plus de 800 000 personnes.
De 1663 à 2024, quatre siècles seulement se sont écoulés dans l’histoire de La Réunion, avec des hauts et des bas. Mais rien de suffisant pour écrire une nouvelle histoire en dehors de la France, comme voudraient le faire croire certains qui, s’ils amènent leurs revendications, n’apportent aucune solution aux problèmes que pourraient rencontrer certains Réunionnais. C’est leur histoire, mais surtout l’histoire d’une ignorance chez une minorité.
