Réunion

La Réunion : un département sous tension, une région sous pression

Lorsqu’en 1663 Louis Payen, premier Français, s’installe à La Réunion avec dix Malgaches — avant qu’ils ne quittent le territoire et qu’Étienne Regnault prenne le relais en 1665 avec une vingtaine de colons français —, on ne s’imaginait pas que l’île Bourbon, qui deviendra La Réunion sous la Révolution française, serait l’un des départements d’outre-mer français les plus avancés de tous.

Terre sans peuple autochtone, qui importa l’esclavage sur son sol, puis l’engagisme après l’abolition de l’esclavage en 1848, La Réunion est un fragment de territoire français qui, en 362 ans, a vu non seulement son paysage se transformer, mais aussi naître une culture nouvelle.

Déjà au travers d’une langue — le créole réunionnais — issue de l’ancien français et enrichie d’apports linguistiques multiples liés à son métissage. Ensuite au travers d’une musique, le maloya, dont les racines plongent dans l’Afrique. Mais pas seulement : aujourd’hui encore, certains se revendiquent de croyances qui échappent à la culture dominante. Et, au fond de son histoire, d’autres perpétuent des traditions ancestrales comme la tisanerie, l’élevage de cour ou le batay coq — autant d’identités fortes transmises de génération en génération.

Mais entre 1663 et 2025, le temps a fait son œuvre. Au marronnage s’est substituée la liberté républicaine. Aux croyances ancestrales se sont imposées la rationalité de l’instruction publique, la mondialisation et l’argent, devenu le nerf de la guerre.

Il est loin le temps où chaque Créole possédait son petit lopin de terre à cultiver. La modernité a transformé La Réunion de fond en comble. Le maloya est désormais inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO, mais il se voit menacé par les musiques venues d’ailleurs.
42 % du territoire réunionnais sont aujourd’hui occupés par le Parc national des Hauts, soit 105 400 hectares où l’activité agricole est restreinte, voire interdite.

Les cases à terre ont laissé place à des immeubles où s’entassent des milliers de personnes. Il faut dire qu’au 1er janvier 2025, La Réunion compte pas moins de 896 200 habitants, et la démographie ne semble pas prête de ralentir. Une croissance qui ne permet pas à tous d’accéder à l’emploi : au 18 septembre 2025, le taux de chômage atteignait 15,4 %.

Face à cette situation, les Métropolitains installés dans le département sont de plus en plus pris pour cibles, perçus comme des envahisseurs ou des accapareurs. Certains Réunionnais — pourtant descendants, entre autres, des colons français — oublient, ou feignent d’ignorer, que de nombreux promoteurs immobiliers sont des Indo-musulmans (les « Zarabs » dans le langage local) ou des Chinois vivant en communautés soudées, qui ont compris que certaines familles créoles, au vu du nombre d’enfants ou des difficultés sociales, ne peuvent partager leur terre entre descendants. D’autant que la fiscalité successorale ne les avantage guère.

De l’autre côté, parmi ces promoteurs que les Réunionnais focalisés sur les « Zoreils » refusent parfois de voir, figurent aussi les collectivités locales. Celles-ci, au nom de la politique de la ville, rachètent les propriétés des petits Créoles pour y bâtir des immeubles où elles « parquent » les habitants — tandis que nombre d’élus locaux possèdent, eux, leur pied-à-terre confortable.

La corruption locale, régulièrement mise en avant par les médias, n’est pas pour rassurer la population. Certains élus parviennent à faire déclasser des terrains agricoles au profit de leur famille, tandis que d’autres citoyens, pourtant en zone urbanisée, se voient expropriés, ou doivent, malgré leur demande de déclassement de terrain, subir de générations en générations des refus. La corruption gangrène d’autant plus le territoire qu’il est même des communes où les morts votent encore, et où le bourrage d’urnes semble devenu un sport local.
Cette corruption maintient le petit Créole sous la coupe des puissants qui, à l’approche des élections, distribuent des contrats aidés (PEC) en échange de voix.

Le pouvoir se transmet dans certaines communes de père en fils. Dans d’autres, la mort d’un édile entraîne l’avènement d’un maire non élu par le peuple — quand bien même que c’est le conseil municipal qui en décide.
À La Réunion, le pouvoir est tellement concentré entre les mains des mêmes personnes que la démocratie s’en trouve étouffée. Elle ne vit plus que par habitude, par façade. Dans certains conseils municipaux, lorsque l’opposition s’exprime, les partisans de la majorité les insultes sans que les édiles ne fassent évacuer la salle afin de permettre les échanges éclairés.

Des problématiques insolubles dans l’état actuel des choses nourrissent une profonde amertume chez une frange de la population. Ainsi, des mouvements indépendantistes sont apparus ces dernières années, cherchant à se donner une légitimité en réécrivant l’histoire selon leur propre idéologie : un récit vernaculaire qui fait abstraction de la réalité historique et rationnelle, pour rêver d’un « Zion » qui n’a jamais existé.

Il faut dire que les bouleversements subis en si peu de temps n’ont rien arrangé, d’autant que certaines associations — sous couvert de missions diverses comme la protection animale — viennent piétiner les traditions réunionnaises.

Certes, l’indépendance rêvée par certains n’est pas pour demain tant une très grande et large majorité des Réunionnais restent attachés à la France, propriétaire légitime de ce bout de France dans l’Océan Indien, et tant la jeune génération vit à 100 % à l’occidentale, éduquée par Internet, nourrie par les réseaux sociaux, se contentant des jeux et du pain, voire cherchant à s’enrichir rapidement et complètement déconnectée des questions politiques et des réalités sociales.

Mais cette aspiration à l’indépendance, même minoritaire, révèle une vérité profonde : La Réunion est un département sous tension, une région sous pression.

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