Aéroport de Pierrefonds : la CRC sonne l’alarme sur un modèle à bout de souffle
L’aéroport de Saint-Pierre Pierrefonds, porte d’entrée historique du Sud de La Réunion, est pris dans une crise profonde. Dans un rapport d’observations définitives rendu public vendredi 21 novembre, la Chambre régionale des comptes (CRC) étrille la gestion et la situation financière du Syndicat mixte de Pierrefonds (SMP), propriétaire et exploitant de la plateforme. Déficit abyssal, trafic en chute libre et gouvernance à revoir de fond en comble : les magistrats financiers jugent le modèle économique « non soutenable » à moyen terme.
Un petit aéroport à l’importance stratégique pour le Sud
Mis en service pour le trafic commercial à la fin des années 1990, l’aéroport de Pierrefonds est le second aéroport de La Réunion. Il dispose d’une piste de 2 100 mètres permettant d’accueillir des appareils de court, moyen et, sous conditions, long courrier (Boeing 737, Airbus A320, ATR-72, voire A330neo).
Pensé comme un outil de désenclavement du Grand Sud et un complément à l’aéroport Roland-Garros de Sainte-Marie, Pierrefonds a longtemps assuré des liaisons vers les pays et îles voisines de la zone (Maurice, Mayotte, Afrique australe, Rodrigues), tout en accueillant une aviation générale dynamique (vols privés, écoles de pilotage, hélicoptères, secours).
Pourtant, derrière cette vocation territoriale, la trajectoire économique de la plateforme s’est progressivement dégradée, jusqu’à virer au casse-tête financier pour les collectivités qui la soutiennent.
Plus de 5,6 millions d’euros de déficit et un trafic divisé par dix
Le chiffre résume à lui seul l’ampleur du problème : à la clôture de l’exercice 2024, le Syndicat mixte de Pierrefonds affiche un déficit cumulé supérieur à 5,6 millions d’euros, selon la CRC.
Cette dérive s’explique en grande partie par l’effondrement du trafic commercial. Alors que l’aéroport enregistrait près de 50 600 départs de passagers en 2019, il n’a accueilli qu’environ 10 000 voyageurs en 2023 et à peine 5 000 en 2024, soit un niveau très éloigné des seuils de rentabilité évoqués par la juridiction financière.
La crise sanitaire a constitué un point de bascule dont Pierrefonds ne s’est jamais relevé : les lignes régulières ont été stoppées ou fortement réduites, aucune compagnie n’a véritablement pris le relais, et les tentatives de relance n’ont pas suffi à renouer avec le trafic d’avant-Covid.
Des charges « structurellement supérieures » aux recettes
Pour la CRC, le problème ne tient pas uniquement à la conjoncture aérienne. Les magistrats soulignent que le SMP n’a pas adapté son niveau de charges à la réalité du trafic. Malgré la baisse spectaculaire de fréquentation, les dépenses de fonctionnement – et en particulier la masse salariale – sont restées élevées par rapport à la taille de la structure et à ses recettes.
Résultat : les coûts d’exploitation sont jugés « structurellement très supérieurs » aux revenus, ce qui oblige les collectivités membres (Région, Département, intercommunalités) à combler régulièrement les trous via des subventions d’équilibre. La CRC interroge la pertinence de faire supporter durablement ce fardeau financier à la puissance publique sans projet clair de retour à l’équilibre.
Un syndicat mixte en redressement judiciaire
Le rapport rappelle que le Syndicat mixte de Pierrefonds a été placé en redressement judiciaire le 25 février 2025 par le tribunal mixte de commerce de Saint-Pierre, après un état de cessation de paiements. Une période d’observation a été ouverte et prolongée jusqu’en février 2026, le temps d’examiner les solutions de sauvetage envisageables.
Dans ce contexte, la CRC ne se contente pas d’un diagnostic financier : elle met également en cause la gouvernance du SMP. La juridiction pointe notamment un pilotage stratégique insuffisant, une incapacité à anticiper la dégradation rapide du trafic et des choix d’investissement ou de maintien d’activité peu cohérents au regard des perspectives du secteur.
Un outil jugé utile, mais un modèle à réinventer
La Chambre régionale des comptes ne plaide pas pour un abandon pur et simple de Pierrefonds. Elle insiste au contraire sur l’utilité d’un second aéroport dans l’île, ne serait-ce qu’à titre de plateforme de délestage en cas de difficulté à Roland-Garros, et pour accompagner le dynamisme de l’aviation générale, des secours, de la formation ou encore des activités économiques implantées sur la zone aéroportuaire (dont une centrale photovoltaïque de 7 MW installée sur l’emprise).
Mais pour les magistrats, le cœur du problème réside dans le modèle économique actuel, trop dépendant d’un trafic commercial qui n’existe plus et d’aides publiques devenues massives. Le rapport est explicite : en l’état, ce modèle n’est pas viable à long terme.
Deux grandes options sur la table
La CRC identifie deux scénarios possibles pour sortir de l’impasse :
1- La relance d’une activité commerciale significative
Il s’agirait de tenter de reconstituer un trafic régulier – par exemple vers les destinations de l’océan Indien – en attirant de nouvelles compagnies ou en renforçant les lignes existantes, avec un cadre d’aides publiques strictement encadré. Les magistrats se montrent toutefois prudents, faute de perspectives solides et au regard des risques financiers pour les collectivités.
2- Le renoncement au transport commercial permanent
Dans cette hypothèse, l’aéroport cesserait d’être positionné comme un second aéroport commercial de l’île. La plateforme serait réorientée vers d’autres usages – aviation générale, vols d’affaires, activités de formation, base pour les hélicoptères de secours, développement d’activités économiques au sol – afin de valoriser un foncier et des infrastructures jugés aujourd’hui « largement sous-exploités ».
Un débat très politique à venir
La publication du rapport de la CRC intervient alors que l’avenir de Pierrefonds est déjà un sujet sensible dans le débat public réunionnais. Plusieurs formations politiques et élus locaux s’interrogent sur l’opportunité de continuer à financer, à coups de millions d’euros, un équipement qui n’accueille plus ou presque plus de vols commerciaux, tout en reconnaissant l’importance symbolique et stratégique de maintenir une infrastructure aérienne dans le Sud.
Entre les défenseurs d’un maintien coûte que coûte d’un second aéroport et ceux qui plaident pour une reconversion en profondeur, le rapport de la CRC sert désormais de base chiffrée au débat. Reste aux élus membres du Syndicat mixte de Pierrefonds, et plus largement aux décideurs réunionnais, à trancher : réinvestir pour tenter de relancer le trafic, ou accepter de changer de cap et imaginer un nouvel avenir pour la plateforme de Pierrefonds.
Une chose est sûre : à Saint-Pierre, l’aéroport ne pourra plus continuer à voler à vue.
