Hugo, l’hindouisme était là avant ton hamac
À l’abolition de l’esclavage, en 1848, La Réunion fit appel à une main-d’œuvre venue d’Inde. Des milliers d’Indiens — hindous, pour ceux qui confondent encore curry, yoga et Bollywood — quittèrent leur terre il y a 177 ans pour devenir travailleurs engagés.
Avec eux, ils amenèrent leurs traditions, leurs divinités, leurs tambours, la marche sur le feu, les processions, les cérémonies au bord de l’eau… Bref : un morceau de civilisation, installé ici depuis plus d’un siècle, devenu une partie intégrante de la culture réunionnaise.
Une culture que la population locale connaît, respecte et protège — tout comme elle respecte l’appel à la prière des mosquées, les cloches des églises, les rites malgaches, les pagodes chinoises ou le voile non intégral.
À La Réunion, personne ne s’aviserait d’interdire à une communauté de vivre sa foi. Personne… ou presque.
Car l’île ne compte pas que des natifs. Elle accueille aussi des métropolitains ou Hexagonaux : certains cherchent à comprendre le territoire, d’autres à s’y assimiler… et puis il y a Hugo.
Hugo, rasta à ses heures et expert en hamacologie appliquée, s’indigne publiquement de la présence d’une cérémonie tamoule sur le front de mer de Saint-Pierre.
Sur son profil, on découvre un homme aux dreadlocks assumées, qui revendique un mode de vie « baba cool », mais visiblement seulement lorsqu’il s’agit de lui. Il campe sur la plage pour « profiter » — activité hautement sacrée — mais supporte mal que d’autres utilisent le même espace public pour autre chose que sa sieste.
Les hindous, eux, se lèvent tôt. Très tôt. Trop tôt pour Hugo. Vers 5h, disent ses révélations sociologico-mâtinales, ils arrivent en pick-up pour honorer leurs divinités.
Et là, c’est l’inacceptable : comment osent-ils interrompre le sommeil sacré du prophète du hamac ?
Comment peuvent-ils « lui casser les couilles », selon sa délicatesse, alors même que — précise-t-il très fort — il ne juge personne par la couleur de peau ? (Merci Hugo, la République te remercie pour ce rappel.)
Le problème, c’est que cette tradition existe depuis des millénaires. Et que les ancêtres des hindous pratiquent leurs rituels à La Réunion depuis plus d’un siècle avant même que l’embryon de ton hamac ne soit tissé, Hugo. Savais-tu Hugo que le 18 avril 1827 a été inauguré le temple Mariamman bâti par Venkata Reddiyar à Saint-Pierre. Non. Tu ne le sais pas. C’est normal, Hugo quand le centre du monde est ton nombril ou ton hamac.
Et puis oui Hugo, il y a la loi. Mais il y a aussi les us et coutumes. Et figure-toi que les Réunionnais appliquent ces traditions depuis bien longtemps, dans le respect de ladite loi.
Les hindous, tamouls, malbars, Indo-musulmans, Chinois, chrétiens, protestants, animistes… tous étaient ici avant que tu n’y poses ton sac de couchage et ton rêve d’île « chill ».
Si leurs pratiques te dérangent, tu es libre de repartir. Personne ne t’a demandé de mener une croisade contre les traditions locales au nom de ton droit imprescriptible à pioncer face à la mer.
Tu n’as pas inventé l’eau chaude — ni la plage, ni la cohabitation culturelle — et les Réunionnais connaissent parfaitement ces rites ancestraux. La grande majorité n’y voit aucun problème.
Alors oui, Hugo : à La Réunion, l’hindouisme était là avant ton hamac.
Et il sera encore là longtemps après que tu aies replié tes dreadlocks et ton drap de plage.
