Réunionnais “pure souche” : le grand fantasme
« Zoreil déhor », « Komor déhor »… Voilà désormais des slogans que l’on retrouve tagués sur certains murs de La Réunion. Depuis plusieurs années déjà, un racisme décomplexé s’affiche à la vue de tous. Fait d’une minorité peut-être, mais fait révélateur malgré tout d’une société réunionnaise qui ne s’est jamais totalement défaite des préjugés hérités de son histoire coloniale.
Avec la montée en puissance des réseaux sociaux, cet écho se fait encore plus entendre. Chacun y va de son groupe, de sa page, de ses commentaires pour désigner du doigt celui qui ne serait pas un « vrai Réunionnais ».
Mais au fond, c’est quoi être Réunionnais dans un monde en perpétuelle mutation ?
Difficile à dire. Certains mettent en avant la langue, d’autres la culture. Pourtant, à La Réunion, outre le créole — issu en partie du vieux français — et le français, langue nationale, les cultures sont multiples, diverses, parfois même opposées. Elles tiennent autant à l’origine ethnique qu’à l’appartenance religieuse, laquelle, dans l’île, demeure profondément liée à l’identité même des individus.
La Réunion regroupe des catholiques, des protestants dont l’influence ne cesse de grandir, des orthodoxes, des musulmans, des juifs, des hindous, des bouddhistes, des shintoïstes, des animistes, des athées… Chaque croyance véhicule une manière de penser, une posture, une vision du monde qui façonne profondément ceux qui les portent.
Ainsi, certains ne mangeront jamais de porc quand d’autres en feront leur mets préféré. Certains écouteront du maloya, du séga, du reggae ou du zouk love quand d’autres banniront toute musique. Une partie de la population verra les tatouages d’un mauvais œil quand une autre les élèvera presque au rang de culte. Certains s’adonneront à la danse quand d’autres la condamneront. Les uns porteront certains vêtements quand d’autres adopteront des codes totalement différents.
On mangera du tangue, des zendettes (larves de coléoptères), du piment, quand d’autres préféreront des produits venus d’ailleurs. Et avec le temps, les fast-foods ont pris le dessus, poussant les habitants vers une consommation rapide plutôt que traditionnelle, malgré les discours nostalgiques sur « l’identité culinaire réunionnaise ».
Tout cela montre qu’à La Réunion, il n’existe pas une culture unique, mais une pluralité de cultures juxtaposées les unes aux autres. Contrairement à ce que voudraient faire croire certains discours universitaires ou politiques, La Réunion n’est pas réellement interculturelle ; elle est multiculturelle.
Et elle l’est de plus en plus, à mesure que chaque communauté tend à se replier sur elle-même.
Les Chinois, les Indo-musulmans — appelés Zarabes —, les Hindous dits Malbars se sont réapproprié une partie de leurs cultures d’origine et cherchent parfois à vivre en vase clos. Leurs références culturelles peuvent être très éloignées de ce qui a émergé au fil de trois siècles d’histoire réunionnaise. Le maloya ou le séga, s’ils les entendent, ne font pas forcément partie de leur culture d’origine, pas plus que certains cultes populaires ou pratiques animistes qui peuvent s’y rattacher.
Et cela sans compter certains protestants, catholiques rigoristes, musulmans ou juifs qui rejettent totalement certaines pratiques culturelles locales.
Pourtant, certains se posent aujourd’hui en parangons de la « Réunionnaiseté ». Mais qu’est-ce donc que cette fameuse « Réunionnaiseté » ?
Parler créole ? La majorité des Réunionnais le parlent ou, au minimum, le comprennent. Faire du maloya ? Ce serait oublier qu’une grande partie de la jeunesse réunionnaise actuelle préfère largement les musiques venues de l’extérieur. Manger du riz, des grains, des rougails et des carrys ? Tout le monde le fait, mais beaucoup ont déserté l’art culinaire traditionnel pour les sandwichs, les tacos et les fast-foods.
D’aucuns justifient parfois leur racisme en affirmant que certaines communautés « ne respectent pas la culture réunionnaise ». Mais quelle culture exactement ? Le maloya ? Le séga ? La cuisine créole ? Le catholicisme ? Le culte des ancêtres ? Des pratiques qui, parfois, ne sont même pas compatibles entre elles, notamment avec certaines branches du christianisme, de l’islam ou du judaïsme.
Certains dénoncent aussi le comportement de jeunes qui « s’embrassent dans l’eau à Saint-Gilles », tout en consommant eux-mêmes du contenu pornographique sur Internet sans le moindre état d’âme. D’autres reprochent à certaines communautés d’occuper « trop d’espace médiatique », oubliant qu’il faut aussi du talent, du travail ou du réseau pour être visible.
D’autres encore expliquent que « les étrangers prennent les richesses des Réunionnais », oubliant que parmi les plus grandes fortunes de l’île figurent depuis longtemps des familles issues des communautés chinoise ou musulmane, qui ont simplement su tirer leur épingle du jeu. Pas le dernier « Zoreil » arrivé sur le territoire, encore moins le Mahorais péjorativement appelé « Komor ».
On ne peut nier qu’une culture réunionnaise ait émergé de l’histoire du département, avec des racines profondément liées à l’esclavage, au métissage et à la créolisation. Mais on ne peut pas prétendre qu’elle soit la seule culture présente ou dominante.
Vouloir imposer une vision unique de « l’identité réunionnaise » simplement parce qu’on est né ici, qu’on parle créole, qu’on mange carry et rougail, ou qu’on appartient à une ethnie particulière, revient à invisibiliser toutes les autres réalités culturelles qui composent l’île.
Certains réclament davantage de proximité entre les communautés et souhaitent que certains « Zoreils » cessent de prendre les locaux de haut. Et ce constat n’est pas totalement faux. Mais il faudrait aussi accepter que chaque individu possède sa propre culture, sa propre manière d’être.
Là où certains sont dans la démonstration et l’extériorisation, d’autres privilégient l’intériorisation et la discrétion. Les objectifs de vie ne sont pas les mêmes pour tous.
D’autres parlent encore « d’appropriation culturelle », oubliant qu’une culture vivante se transmet forcément. On l’a vu avec le maloya que certains voudraient réserver exclusivement aux Réunionnais, oubliant au passage que cette musique puise largement ses racines en Afrique et que plusieurs de ses instruments viennent directement du continent africain.
Comme on le voit, il est extrêmement difficile de définir ce qu’est un Réunionnais. Suffit-il d’être né ici ? Suffit-il de parler la langue ? Suffit-il d’aimer le maloya ou de manger du carry ?
Ces questions méritent d’être posées. Mais il ne faut pas oublier non plus l’instrumentalisation politique qui accompagne souvent ces débats identitaires. Car derrière certaines revendications se cache également un projet politique plus large, notamment celui de l’indépendance.
La question reste donc entière : qu’est-ce qu’être Réunionnais dans un département où coexistent une multitude d’ethnies, de croyances et de cultures qui continuent chacune à vivre selon leurs propres références ?
