Un barrage à Grand Bassin : l’idée folle qui mérite peut-être d’être étudiée
Cela ressemble presque à de la science-fiction. Pourtant, dans un département qui voit chaque année une quantité considérable d’eau douce filer vers l’océan et qui subit de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique, l’idée mérite peut-être mieux qu’un haussement d’épaules.
À La Réunion, les périodes de sécheresse sont devenues une préoccupation récurrente. Et avec une population qui pourrait un jour approcher, voire dépasser, le million d’habitants, le partage de la ressource en eau risque de devenir un sujet autrement plus sérieux que les traditionnelles querelles de clocher sur ce bout de caillou de seulement 2 512 km².
Jusqu’à présent, les politiques publiques se sont principalement tournées vers les captages, le basculement des eaux de l’Est vers l’Ouest, les retenues collinaires, les forages et l’amélioration des réseaux. Des solutions indispensables qui ont largement démontré leur utilité, mais qui n’interdisent pas de regarder plus loin et, surtout, d’imaginer ce qui pourrait compléter demain les dispositifs existants.
C’est là qu’arrive une idée qui risque de faire bondir les écologistes, les amoureux du patrimoine, quelques ingénieurs et probablement une bonne partie des habitants du secteur : construire un barrage à Grand Bassin.
Attention, sortez les fourches plus tard. Il ne s’agit pas d’arriver demain matin dans les Hauts du Tampon avec des pelleteuses et quelques sacs de ciment sous le bras. Il s’agit simplement de se demander si, en 2026, avec les moyens technologiques dont dispose l’ingénierie moderne, une telle hypothèse mérite au moins d’être étudiée sérieusement.
Car Grand Bassin présente une particularité géographique évidente. L’îlet se trouve au cœur d’une vallée profondément encaissée, légèrement en amont du Bras de la Plaine et entourée d’impressionnants remparts. Une configuration qui pourrait, en théorie et sous réserve d’études topographiques et géologiques approfondies, présenter certains des ingrédients recherchés pour créer une retenue : une vallée encaissée, d’importantes parois rocheuses et éventuellement un passage suffisamment resserré permettant l’implantation d’un ouvrage.
Le secteur n’est d’ailleurs pas étranger à la question de l’eau. Grand Bassin constitue déjà un secteur important pour la ressource et les captages. Plus en aval, le système hydraulique du Bras de la Plaine contribue à l’irrigation de près de 5 000 hectares, concerne environ 2 500 irrigants et permet la distribution de quelque 45 millions de mètres cubes d’eau par an dans le Sud.
Une capacité supplémentaire de stockage dans les Hauts pourrait donc présenter plusieurs avantages : sécuriser davantage l’irrigation pendant les périodes sèches, constituer une réserve susceptible de contribuer à l’alimentation en eau après traitement et, pourquoi pas, exploiter le formidable dénivelé du secteur pour produire de l’électricité.
Évidemment, construire un barrage à Grand Bassin ne serait pas aussi simple que de poser un bouchon au fond de la vallée et d’attendre qu’il pleuve.
Le site est habité. Il possède des maisons, des terrains, des activités agricoles et touristiques, des gîtes et constitue l’une des destinations de randonnée emblématiques des Hauts du Tampon. Selon l’emplacement et surtout la hauteur d’un éventuel ouvrage, certaines zones pourraient être directement concernées par la montée des eaux.
C’est une contrainte considérable. Mais avant d’imaginer Grand Bassin entièrement englouti sous plusieurs dizaines de mètres d’eau, encore faudrait-il savoir précisément quelle serait l’emprise d’une retenue selon la hauteur et l’emplacement du barrage. Un ouvrage de 20 mètres n’aurait évidemment pas les mêmes conséquences qu’un barrage de 60 ou 100 mètres.
C’est justement à cela que servent les études.
La géologie volcanique de La Réunion constitue également un défi. Les fractures, les anciennes coulées et la perméabilité du sous-sol pourraient poser des problèmes d’étanchéité ou de stabilité. Mais là encore, difficulté ne signifie pas nécessairement impossibilité.
L’ingénierie moderne dispose de techniques permettant de traiter des fondations complexes, notamment par injections dans les fractures, réalisation de voiles d’étanchéité, drainage, consolidation des terrains ou dispositifs spécifiques d’imperméabilisation. Il faudrait évidemment déterminer si ces techniques seraient adaptées à Grand Bassin et, surtout, à quel prix.
Autrement dit, avant de déclarer que l’eau passerait à travers la montagne comme dans une passoire, quelques forages géologiques seraient probablement plus instructifs.
Même constat concernant les impressionnants remparts qui entourent Grand Bassin. Ils peuvent constituer un atout par leur configuration, mais également une source de risques en raison des éboulements et mouvements de terrain.
Aujourd’hui, cependant, les technologies permettent de surveiller en permanence les parois rocheuses grâce à des capteurs, des radars, des mesures satellitaires et différents dispositifs capables de détecter des mouvements extrêmement faibles. Des travaux de confortement peuvent également être réalisés lorsque cela est nécessaire.
Cela ne signifie pas que tous les risques pourraient être supprimés. Si les études révélaient une instabilité majeure de certaines masses rocheuses, le projet pourrait tout simplement devenir déraisonnable. Mais, là encore, ce sont les investigations qui devraient trancher plutôt que les impressions.
Et puis il y a les cyclones.
Un barrage réunionnais devrait évidemment être pensé non pas pour les beaux jours de juillet mais pour ceux où plusieurs centaines de millimètres de pluie peuvent tomber et transformer les ravines en torrents.
Les ingénieurs savent toutefois construire des évacuateurs de crues, des vidanges de fond et des dispositifs permettant à un barrage de supporter des arrivées d’eau considérables. Le dimensionnement devrait intégrer les événements météorologiques extrêmes susceptibles de toucher La Réunion, avec des marges de sécurité adaptées à un territoire tropical soumis aux cyclones.
Les crues transporteraient également boues, pierres, végétaux et sédiments susceptibles de s’accumuler progressivement dans la retenue. Là encore, le phénomène est connu dans le monde des barrages et différentes techniques existent pour limiter ou évacuer ces dépôts.
La technologie peut donc apporter des réponses à beaucoup de problèmes.
Elle ne règle cependant pas tout.
Aucun ordinateur, aucun béton ultramoderne et aucun capteur ne feront disparaître les questions environnementales, paysagères et humaines.
Créer une retenue à Grand Bassin modifierait nécessairement une partie du fonctionnement naturel du secteur. La biodiversité, les cours d’eau, les espèces protégées, les paysages, les activités humaines et les conséquences en aval devraient faire l’objet d’une étude d’impact particulièrement poussée.
Et il resterait surtout une question capable, à elle seule, de faire sombrer le plus beau des projets : combien cela coûterait-il ?
Accès au chantier, construction de l’ouvrage, sécurisation des terrains, éventuelles acquisitions foncières, galeries techniques, conduites, équipements hydroélectriques, dispositifs de surveillance, gestion des sédiments, mesures environnementales et entretien pendant plusieurs décennies pourraient conduire à une facture considérable.
Mais le coût seul ne veut rien dire s’il n’est pas mis en regard du bénéfice.
Un barrage coûtant plusieurs centaines de millions d’euros pour stocker quelques millions de mètres cubes aurait probablement peu de sens. Un ouvrage permettant, à l’inverse, de sécuriser plusieurs dizaines de millions de mètres cubes d’eau pendant des décennies, de soutenir l’agriculture du Sud et éventuellement de produire de l’électricité mériterait une tout autre discussion.
C’est donc probablement là que se trouve la véritable question.
Combien d’eau Grand Bassin pourrait-il réellement stocker ?
Une modélisation topographique permettrait aujourd’hui de simuler différents scénarios sans déplacer la moindre pierre. Barrage de 20, 40 ou 60 mètres : pour chacun, il serait possible d’estimer le volume d’eau stockable, la superficie immergée, les bâtiments et terrains concernés ainsi que l’emprise du futur lac.
Il faudrait ensuite confronter ces volumes aux ressources réellement disponibles. Car disposer d’une immense cuvette ne présenterait aucun intérêt si le bassin versant ne permettait pas de la remplir suffisamment régulièrement ou si son remplissage devait priver l’aval de l’eau nécessaire aux milieux naturels et aux usages déjà existants.
Et peut-être qu’au terme de ces calculs, ingénieurs et scientifiques concluraient que construire un barrage à Grand Bassin serait une absurdité technique, économique ou environnementale.
Soit.
Au moins le saurions-nous.
Mais ils pourraient également découvrir qu’un ouvrage de dimensions raisonnables est techniquement envisageable, ou qu’une solution différente — retenue plus modeste, stockage déporté, nouveaux captages, galeries ou production hydroélectrique — permettrait d’exploiter davantage la ressource sans transformer Grand Bassin en « lac Léman péi ».
L’idée d’un barrage à Grand Bassin est certainement provocatrice. Elle est peut-être irréaliste. Elle est peut-être trop chère. Elle est peut-être écologiquement inacceptable.
Mais encore faudrait-il le démontrer.
Car en matière d’aménagement, le « c’est impossible » a parfois une durée de vie étonnamment courte lorsque la technologie progresse et que les besoins deviennent urgents.
Dans une île où l’eau risque de devenir l’un des grands enjeux des prochaines décennies, il ne s’agit donc pas de bétonner Grand Bassin à tout prix.
Il s’agit simplement d’oser poser l’hypothèse sur la table, de sortir les cartes, les données hydrologiques, les modèles numériques et les calculatrices.
Après quoi seulement, on pourra ranger les pelleteuses.
Ou commencer à se demander où les garer.
